Gronder, punir ou frapper son enfant : ces “violences éducatives ordinaires” que des parents tentent d’abolir

Inspirés par une éducation dite “positive” ou “bienveillante”, ces parents cherchent à éviter les brimades, fessées, punitions ou humiliations envers leurs enfants. 

“J’ai sécurisé toute la maison, comme ça, si mon fils veut se lever avant moi, il peut le faire tout seul, raconte Sherlène, une Franc-Comtoise de 26 ans. Il a son propre rythme, ce n’est pas parce que c’est mon enfant qu’il a moins de droits qu’un adulte.” Depuis la naissance de Levio, 19 mois, Sherlène lit et visionne “un nombre incalculable” de livres et de vidéos sur la parentalité : conseils sur l’allaitement, sur le “maternage proximal” (c’est-à-dire le fait d’être en proximité constante avec son bébé), sur le “cododo” (dormir dans le même lit que son enfant) ou encore sur les violences éducatives ordinaires (VEO), ces mauvais traitements physiques et psychologiques infligés aux enfants afin de les faire obéir ou de les punir d’un comportement indésirable pour l’adulte.

“J’ai moi-même reçu beaucoup de claques, de ‘tartes’, de mots rabaissants et humiliants quand j’étais petite et je ne voulais surtout pas reproduire ce schéma avec mon fils”, explique cette mère célibataire. Au quotidien, elle cherche à éviter au maximum les fessées, mais aussi les menaces, les cris et les punitions. La fois où Levio a grimpé sur la table de la cuisine et a dépoté les plantes de son terrarium, elle ne l’a pas grondé. “Ce n’est pas une bêtise, c’est un apprentissage de la vie, il n’avait pas vu le mal. Je lui ai dit : ‘Tu veux aider maman à nettoyer ?’ Il a pris la pelle et la balayette avec moi et on a lavé ensemble”, illustre-t-elle. Il y a quelques mois, elle a créé le groupe Facebook “Anti-VEO”, où quelque 6 000 parents, à ce jour, s’échangent des conseils d’éducation, des vidéos de “coaching” en parentalité ou des références de livres.

“Imposer l’heure du coucher, est-ce une VEO ?”

Ecole, loisirs, alimentation… Tous les aspects de la vie des enfants sont débattus sur le groupe. La plupart des messages concernent leurs pleurs et leurs colères. Des parents se demandent si leurs actes peuvent être assimilés à des VEO. “J’ai lu que (…) un lit à barreaux était appelé un ‘lit cage’. Je n’imagine pas mettre mon bébé de 4 mois sur un matelas au sol (…) Est-ce réellement une VEO que de le laisser dans son lit à barreaux ?” s’interroge une mère. “Est-ce qu’imposer l’heure du coucher est une VEO ?” demande une autre.

Les VEO sont particulièrement discutées dans le domaine de la santé. “Comment gérez-vous les vaccins de vos enfants ? (…) C’est VEO de les emmener de force”, se désole une mère.

“J’ai vu quelqu’un dire que mettre des suppositoires à son bébé était une VEO, que pensez-vous de ça ?”Une mère dans un groupe Facebook “Anti-VEO”

Dans les réponses, les avis sont partagés. “Effectivement, mettre un suppositoire à un enfant est une VEO. On introduit contre son gré un corps étranger dans les fesses de son enfant”, répond une internaute, aussitôt contredite.“Soigner son enfant va devenir une maltraitance ? Faut pas non plus être dans l’extrême !”

Mentir sur l’existence du père Noël fait aussi débat. “Ce n’est pas une violence à proprement parler, mais un mensonge, ce qui fait partie des VEO”, assure une mère. “Ça stimule l’imagination et la rêverie (…) Il ne faut pas voir le mal partout”, lui répond-on. Sur le groupe, une multitude de pratiques sont listées comme VEO : imposer son régime alimentaire, assigner un genre à l’enfant, affubler l’enfant de surnoms péjoratifs tels que “mon petit diable”, faire un tableau d’appréciation, prendre sa température par le rectum, le priver de dessert, etc.

“Le principe de la philosophie AVEO [anti-VEO] – qui n’est pas une méthode éducative – est que l’enfant a le droit comme l’adulte à l’écoute, l’empathie, le respect de son intégrité et de sa dignité”, résume Sherlène. Concrètement, cela signifie que l’adulte essaye au maximum de ne pas faire à son enfant ce qu’il n’aimerait pas qu’on lui fasse, une attitude qualifiée par certains d’“adultisme”. “Je n’aimerais pas qu’on me force à finir mon repas ou aller dans ma chambre parce que je pleure, alors je ne le lui fais pas”, reprend Sherlène.

Une pression qui peut aller jusqu’au burn out

Marie Chetrit, 44 ans et mère de quatre enfants, a suivi les recommandations AVEO et celles de l’éducation dite “positive” ou “bienveillante”. Elle s’y est surtout intéressée après la naissance de son dernier fils. “Il est très turbulent, et j’ai cherché des méthodes pour pouvoir l’accompagner en respectant sa personnalité”, explique-t-elle. Elle a lu les ouvrages de la pédiatre Catherine Gueguen et de la psychothérapeute Isabelle Filliozat, principales références des AVEO, et pioché des conseils sur les blogs, les réseaux sociaux.

Au quotidien, elle évitait de s’énerver, même quand son fils “faisait pour la dixième fois la même bêtise”. Elle l’aidait plutôt à verbaliser ses émotions, utilisait la communication non violente. Parfois cela fonctionnait, parfois non. Et puis elle a fini par prendre ses distances avec ces principes. “A un moment, je me suis rendu compte que lorsque mon fils n’était pas prêt à se calmer, ça ne servait à rien de continuer à discuter, il n’était pas en état de recevoir ma parole”, dit-elle.

“La tentation des parents de vouloir tout justifier, tout expliquer, être dans une relation où l’on passe énormément de temps à palabrer, je ne suis pas certaine que ça soit bénéfique pour l’enfant.”Marie Chetrit, mère de quatre enfants 

Il lui est alors déjà arrivé d’envoyer son fils dans sa chambre parce que son comportement était inacceptable, “ce qui peut être considéré comme maltraitant pour les parents qui ont une vision extrême de la parentalité positive”, observe-t-elle. Surtout, ces méthodes avaient fini par lui imposer trop de pression. Marie voit autour d’elle des mères tout donner et s’oublier, parfois jusqu’au burn-out parental. Sur son blog, elle évoque même une “dérive toxique de la parentalité positive“. “Pour certains, crier sur son enfant c’est tragique, c’est détruire son cerveau et lui causer un tort irrémédiable”, dénonce-t-elle, y voyant une interprétation “excessive” des VEO.

“Certains disent que l’autorité est une pulsion dominatrice, moi je pense qu’elle structure l’enfant, c’est nous qui savons ce qui est bon pour lui, quels sont les dangers. Toutefois, l’autorité ce n’est ni de la violence, ni de l’autoritarisme.”Marie Chetrit 

Elle déplore la culpabilisation que peuvent produire de tels conseils sur les parents, s’ils n’y “arrivent pas”. “On fait croire aux parents qu’il existe une recette pour devenir un bon parent, mais c’est faux, chaque famille est différente. Ce qui marche avec un enfant unique ne marchera pas dans une fratrie, ce qui fonctionne avec un parent célibataire ne conviendra pas forcément à un couple.”

Déconstruire le rapport entre le parent et l’enfant

Le prisme AVEO fait-il voir de la violence là où il n’y en a pas ? Muriel Salmona, psychiatre et autrice de Châtiments corporels et violences éducatives. Pourquoi il faut les interdire (Dunod, 2016), défend la notion de violences éducatives ordinaires, nécessaire selon elle pour reconsidérer le rapport de domination entre enfant et adulte, à l’instar de celui entre homme et femme. “Sous couvert d’éducation, on considère normal de soumettre les enfants à la domination parentale. La violence est très efficace pour obtenir cette soumission, mais elle a des conséquences très lourdes sur la santé mentale et physique des enfants, et elle se transmet entre les générations”, explique-t-elle. Toutefois, il ne s’agit pas de voir des VEO partout.

“Quand on parle de violence, c’est qu’il y a une intention de nuire, de porter atteinte à l’intégrité mentale et physique de l’autre. On peut s’énerver après un enfant parce qu’on n’arrive pas à lui mettre du sérum dans le nez, mais il n’y a pas d’intention de nuire. Il faut simplement que cela soit fait dans de bonnes conditions.”Muriel Salmona, psychiatre 

L’éducation “positive” ne consiste pas à ne fixer aucune limite, encore moins à être laxiste, assure Isabelle Filliozat. “Je travaille beaucoup à enseigner aux parents la différence entre fixer une règle, qui est un processus, plutôt que des interdits, qui créent de la honte ou de la peur”, explique la psychothérapeute, qui raconte n’avoir jamais reçu de gifle ou de punition. “Quand on formule les choses en termes d’interdits, ça ne responsabilise pas.”

“L’éducation positive n’a rien à voir avec le fait d’être soi-même positif. Parfois, on a des réactions qui nous dépassent. J’apprends aux parents à vivre leurs émotions devant leurs enfants. Faire semblant est pour moi une VEO.”Isabelle Filliozat, psychothérapeute 

Dans ses stages de “coaching parental”, lors de ses conférences à travers le monde, elle développe “l’approche empathique de l’enfant”. Son public est composé de jeunes couples, de grands-parents ou de personnes sans enfant “qui ne veulent pas reproduire ce qu’ils ont vécu eux-mêmes”, précise-t-elle. Une audience guidée selon elle par une “aspiration au bonheur”“On ne veut plus se disputer, crier, hurler avec ses enfants. Aujourd’hui, les gens ont envie d’être heureux en famille.”

Les contraintes sociales, grandes oubliées des AVEO ?

Depuis quelques années, les institutions et Etats ont repris ces discours sur l’éducation. En 2006, le Conseil de l’Europe a adopté une recommandation de “parentalité positive” qu’il définit comme “un comportement parental fondé sur l’intérêt supérieur de l’enfant”. En 2019, la France a interdit les VEO dans la loi. Et pour cause : en 2011, une étude de l’Inserm montrait que deux enfants en moyenne en France mouraient chaque jour des violences infligées par les adultes, cite Le Monde (article abonnés). 

“Dans l’ensemble, ces méthodes sont nées d’une intention très juste : élever sans violence les enfants”, commente Aude Sécheret, coautrice de Non coupables. Sortir des injonctions de la parentalité positive (Larousse, 2019). “Mais tout est vu sous le prisme du choix individuel, en faisant abstraction des contraintes ou de la diversité des familles.” Dans les ouvrages qu’elle a étudiés, Aude Sécheret n’a pas vu d’exemple de famille avec un enfant handicapé. Dans la plupart des cas, les profils mis en avant sont des couples, vivant dans de bonnes conditions matérielles, et qui ont du temps.

“Un des conseils les plus fréquents des livres, c’est d’être à l’écoute, de prendre le temps. C’est vrai que ça serait mieux de faire comme ça. Mais les parents vivent dans une société avec des contraintes horaires, ils ne peuvent pas emmener leur enfant quand ils veulent à l’école et ne peuvent pas toujours être d’humeur égale.”Aude Sécheret, coautrice de “Non coupables. Sortir des injonctions de la parentalité positive” 

“Il y a beaucoup de conclusions basées sur les neurosciences alors qu’on n’en est encore qu’aux balbutiements dans ces recherches, ajoute-t-elle. Le gros écueil de toute méthode éducative, c’est de faire tout reposer sur les épaules des parents en tant qu’individus pris un par un, alors que, d’une part, le bonheur des enfants dépend de leur environnement extérieur, et que, d’autre part, beaucoup de conflits intrafamiliaux, si on les observe de plus près, s’avèrent causés par des phénomènes socio-économiques sur lesquels les parents n’ont absolument pas prise.”

Lorsqu’un enfant pleure pour avoir le paquet de bonbons qu’il a vu en rayon, c’est aussi parce que le magasin a placé le produit de façon à obtenir cet effet et provoquer l’achat, illustre Aude Sécheret. Sherlène, qui élève seule son fils, en convient : “C’est impossible d’être 100% AVEO.” Mais plutôt qu’une pression supplémentaire, elle voit dans les conseils de ce groupe de parents une aide pour “se sentir accompagnée, moins jugée”.

Source: Elise Lambert France Télévision