1940, quand Franco rêvait d’annexer Oran et Sidi Bel- Abbès

Par HANI Abdelkader.

En 1940, profitant de la débâcle  militaire française face aux armées allemandes, le régime espagnol du général Franco revendiqua expressément la souveraineté sur la ville d’Oran autrefois préside du royaume d’Espagne durant près de 3 siècles et sur toute l’Oranie.

  Franco, que son entourage surnommait l’Africain, et les idéologues de la Phalange reprirent à leur compte l’idée africaniste de la reconquête d’Oran et de l’Oranie. Ils trouvèrent à Sidi bel Abbes de fervents  partisans dans la population espagnole. La croisade du caudillo préconisant l’occupation de l’Oranie trouvait ses racines idéologiques dans le testament de la reine Isabelle la Catholique. « L’Espagne ne dispose pas seulement de sa flotte et de ses armes de guerre, mais d’une arme idéologique, le testament d’Isabelle la catholique dont le mythe survivra au cours des siècles jusqu’à une époque récente : le testament rappelle aux successeurs de la reine qu’ils sont tenus et qu’ils ne doivent pas cesser de conquérir l’Afrique et de combattre pour la foi contre les infidèles. »[1]

            Cette question souleva l’enthousiasme de la communauté espagnole nombreuse dans toute l’Oranie       .Les deux grandes villes espagnoles » de l’Oranie , Oran et Sidi bel Abbes   deviennent de formidables caisses de résonnance aux thèses annexionnistes franquistes.

            Comme Oran, Sidi bel Abbes, l’une des plus importantes villes françaises d’Algérie était en fait en grande partie espagnole du fait que la majeure partie de la population était constituée par des ibériques . Déjà en 1865, quand Napoléon III visita ce fleuron de la colonisation, il fut quelques peu surpris par la forte colonie espagnole criant  à tue tète « viva el emperador «,

L’influence  espagnole déjà ancienne sur la région datait des siècles d’occupation espagnole d’Oran et des contacts que cette occupation gênera avec les Béni Amer . Elle laissa des traces dans la ville, traces  perceptibles jusqu’à l’heure actuelle dans la toponymie de la ville, dans le parler ,  dans la gastronomie, la presse, le cinéma  . Des rues et des quartiers portent encore des  noms espagnols (Calla del sol, Bari alto, etc.).Aujourd’hui encore, beaucoup de vieux bel abbessiens  parlent ou au moins  comprennent  l’espagnol.

Des le 17 juillet 1940, à l’occasion du quatrième anniversaire de son pronunciamiento, Franco déclarait solennellement : « Quatre siècles ont passé et ces principes politiques perdurent encore comme une leçon éternelle… Ni nos droits, ni nos ambitions n’ont été prescrits »8..

Pression militaire sur la France

Joignant l’action à la parole, et profitant de la défaite militaire française face aux allemands, Il avait déjà mis en route des moyens militaires  en  massant des troupes d’élite le long de la ligne Pérez, celle du 35e parallèle qui délimitait la frontière du Maroc espagnol et du protectorat français. Cette armée, d’un effectif avoisinant les 90 000 hommes bien équipés, était prête à fondre sur l’Oranie alors distante d’une vingtaine de kilomètres seulement des possessions espagnoles et dont la protection était alors assurée par une armée française défaite et donc  au potentiel limité9.

Les pressions diplomatiques du caudillo

Mais outre la solution militaire, le caudillo explora la voie diplomatique pour parvenir à ses fins. Il engagea le dialogue avec les puissances de l’Axe sur la base d’un marchandage. Il leur promit d’entrer dans le conflit mondial à leurs côtés si elles reconnaissaient les droits de l’Espagne sur l’Oranie et la totalité du Maroc. Mais ce fut un échec : Hitler soucieux de ménager le régime de Vichy, devenu son allié  et Mussolini ,irrité  des prétentions excessives de Franco10‘refusent de cautionner les ambitions territoriales espagnoles.

Propagande phalangiste

Un ouvrage intitulé Les revendications de l’Espagne paraissait le 2 mai 1941 sous la plume de deux militants phalangistes José María de Areilza et Fernando Maria Castiella. L’Oranie figurait au cœur du programme. les mots qui y étaient employés retentissaient comme un appel aux armes : « Espagnols d’Oran, le moment est arrivé […] l’heure de la Libération a sonné […] Oran est à nous par l’esprit, par la langue, par le sang, par l’économie et par le travail […] Rien ne pourra arrêter l’irrésistible force des événements. Oran retournera très vite, pour la troisième fois, au sein de la communauté espagnole »12.

Cet appel aux armes fut largement relayé  par un réseau. Radio-Melilla procéda courant juillet 1941 à la lecture intégrale des pages concernant Oran. Les revues  África  et Hispanus, des périodiques comme Mundo et El Correo catalan publièrent des articles aux accents impérialistes.

Les milices phalangistes composèrent le 20 avril 1942  un chant de guerre dont l’un des couplets mentionnait que « le monde entier entendra notre cri de victoire le jour où nous aurons récupéré tout le Maroc et Oran »14.

Mobilisation des espagnols d’Oran et de Sidi bel Abbes

Toutefois comptait surtout  sur les communautés espagnols de l’Oranie chauffées à blanc par ces campagnes. Un réseau de partisans prônant « l’ispanité » de l’Oranie commença à noyauter  le département d’Oran.

A Oran, Gabriel Lambert, un prêtre défroqué qui fut maire du chef-lieu de 1934 à e la ville , était l’un des plus fidèles adorateurs du caudillo. La majorité des quelque  200 000  habitants le suivaient frénétiquement dans ses prises de position en faveur des nationalistes espagnols15. En 1939 , saisissant l’occasion victoire définitive du camp nationaliste alla, en présence d’une foule enthousiaste, hisser la bandera à la hampe du bâtiment qui abritait, boulevard Charlemagne, une association franco-espagnole.

Bernabé Toca y Pérez de la Lastra,  consul d’Espagne à Oran organisait  une campagne d’agitation et de désordres visant à saper l’autorité de la France sur l’Oranie. Il multipliait  les déclarations publiques annonçant l’arrivée à brève échéance des troupes franquistes dans Oran.

Un père jésuite José Manresa, phalangiste attaché  au consulat fit circuler parmi la population des pétitions réclamant le rattachement de l’Oranie à l’Espagne.

Sidi bel Abbes , ville espagnole

 Cette question souleva encore plus l’enthousiasme de la communauté espagnole de Sidi bel Abbes qui devint une formidable caisse de résonnance aux thèses annexionnistes franquistes.

Paul Bellat, leader antisémite et président des Unions Latines , qui assumait depuis quelques temps les charges de vice-consul d’Espagne à Sidi bel Abbes ne cachait pas ses liens avec le colonel Juan Beigbeder, haut commissaire du gouvernement espagnol à Tanger. Dans un article publié dans « l’Echo d’Oran » le 20 février 1941 ,il  renouvela son attachement au caudillo . Depuis la défaite française, Il arborait, au vu de tous,  les insignes de l’ordre royal d’Isabelle la catholique et de Commandeur du Mérite Civil espagnol. Il réunissait régulièrement au café des Unions Latines les partisans d’un nouvel ordre colonial et affichait sur ses murs en juin 1941 la carte de l’empire africain, telle que la voyait Areilza et Castiella[2], cités plus haut,  dans leur ouvrage sur les revendications espagnoles paru quelques temps auparavant.

            Il mobilisa son talent littéraire pour servir ses tendances politiques et idéologiques. En publiant un livre en hommage à Franco . Dans ce  livre, Aurores Impériales'”‘, il chante dans un sonnet, la gloire du chef de la nouvelle Espagne,

Paul Bellat ? ses intérêts d’abord !

Mais dans ces années de troubles politiques et de guerre, il semble bien que Paul Bellat comme beaucoup d’autres gros colons,  était beaucoup plus  inquiets pour ses  intérêts que pour la gloire de l’Espagne catholique. Perfidement, il  n’avaient d’autres préoccupations que de mettre à l’abri sa fortune, de s’assurer des garanties et comme les temps semblaient incertains, ils veillait à ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier. 

Alfred Salinas cite dans un ouvrage remarquable « Un rapport très documenté du sous-préfet de Sidi bel Abbes daté du 16-17 février 1942, évoquant l’attitude de certains colons français, qui des la fin des années 1940, craignant l’arrivée des troupes espagnoles s’empressèrent de transférer leurs capitaux en métropole pour acheter du coté de Toulouse « d’importantes propriétés », « parmi eux, il y avait un conseiller général, deux délégués financiers (dont le président des associations agricoles) et… le beau-frère de Paul Bellat. »[3]

 

L’échec des revendications espagnoles.

Le débarquement anglo-américain de novembre 1942 marqua la fin des illusions séparatistes et les ambitions annexionnistes de Franco. Les150 000 hommes qu’il avait  massés sur la frontière n’osèrent pas s’opposer aux américains. Les leaders phalangistes se sentirent humiliés Prudemment,  Franco fit taire ses revendications. Le 1er octobre suivant, le gouvernement franquiste annonçait l’état de neutralité de son pays dans le conflit mondial.

  Et pendant ce temps là, les indigènes algériens restent englués dans leur misère et leur ignorance. Les  français, les espagnols et les américains  se disputant le contrôle de leur Oranie les ignorent superbement .Et même Albert Camus qui décrit dans son roman « La peste »  les affres de l’épidémie qui frappe Oran les ignore totalement.

[1] Les enclaves espagnoles au MarocPar Robert Rézette

2] Areilza et Castiella Reivindicaciones de Espana, ouvr. cité…

[3] Salinas Alfred :Quand Franco réclamait Oran Paris Editions L’HARMATTAN